
L'IA, seulement quand il le faut
Saray Hach, fondateur de SAKIRA. 3 novembre 2026.
Une solution trouvée en cinq minutes a fait baisser d'au moins 90 % les erreurs de commande d'une pharmacie d'hôpital.
C'était il y a plus de vingt ans. Chaque mois, le catalogue des produits était imprimé et distribué aux services. Les services renvoyaient leurs quantités par fax (une feuille envoyée par la ligne téléphonique). Des secrétaires retapaient tout. Chaque ligne retapée était une chance de se tromper.
J'ai posé des questions. D'où vient ce catalogue ? Est-on obligé de passer par le fax ? Les services et la pharmacie ont-ils un dossier en commun ? Ont-ils tous un tableur (un logiciel de tableaux) ?
Ils avaient tout ça.
Le catalogue est devenu un fichier toujours à jour, posé dans un dossier partagé de l'ordinateur, où l'on peut lire sans modifier. Les services le remplissaient et le renvoyaient par courriel. La secrétaire ne retapait plus rien : elle copiait et collait. Rien à acheter, rien à installer, aucune règle compliquée. Rien qui décide à ma place.
Cette histoire n'a rien à voir avec l'IA. C'est pourtant à elle que je repense devant chaque problème d'IA : avait-on besoin d'autre chose que de regarder le travail de près ?
Avant l'IA, l'une de mes spécialités était l'optimisation (faire mieux avec ce qu'on a), et l'une de mes compétences l'automatisation (faire faire à une machine ce qu'on faisait à la main). Voir où le travail se perd, et savoir si c'est réparable. L'IA a allongé la liste de ce que je peux améliorer. La question de départ n'a pas changé.
Deux mots, pour être clair. Un programme suit des règles que j'ai écrites : mêmes faits, même réponse. Une IA décide à partir de ce qu'elle a appris, et peut répondre autrement la fois suivante.
Alors, devant un problème, je me demande d'abord :
- Est-ce que je sais écrire la règle ? Si la décision est toujours la même quand les faits sont les mêmes (un montant au-dessus d'un seuil, une case vide, une date dépassée), un programme la prend. Il répond tout de suite, il ne se fatigue pas, et quand il se trompe, je peux lire pourquoi.
- Est-ce que ça se répète ? La troisième fois que je fais la même chose, je me demande pourquoi ce n'est pas un programme qui la fait.
- Est-ce qu'il faut comprendre une situation ? Un message écrit comme on parle. Une demande où chaque cas est différent, avec trop de cas pour qu'on les écrive tous. Là, une IA sert vraiment.
- Et même là, de quoi ai-je besoin ? Souvent, un oui ou un non suffit : d'un oui ou d'un non, avec à quel point on est sûr (« oui, à 80 sur 100 »). Ou du meilleur choix du moment parmi trois. Rarement d'un long texte.
Ce que je répète à Kira, l'assistante IA avec qui je travaille, tient en une phrase : fabrique des programmes, du code qui automatise. J'ai pris l'image chez un enfant qui apprend à marcher. Il tombe, et son corps fabrique des muscles pour que la fois suivante demande moins d'effort. Ce qui se répète devient un programme.
Cela peut sembler drôle : je demande à une IA de fabriquer ce qui lui évitera d'intervenir. Mais Kira décide chaque jour de choses qu'aucune règle écrite ne couvrirait. C'est justement pour cela que je ne veux pas la mobiliser pour le reste.
Je ne sais pas toujours de quel côté tombe un problème. Parfois je commence par une IA, et c'est en voyant ce qu'elle refait sans cesse que j'écris le programme. Je sais seulement que la limite entre ce qu'un programme sait faire et ce qu'il faut confier à une IA bouge : ce que je n'arrivais pas à écrire en règles l'an dernier, une IA le fait aujourd'hui.
Quelle est la dernière décision que vous avez confiée à une IA ? Auriez-vous su l'écrire en règles ?